Sang et Chocolat
Ou
L’anniversaire de Julian
Cela faisait bien longtemps qu’il ne s’était plus regardé dans une glace. Depuis ce fameux jour en réalité. Non pas qu’il n’était plus capable de se voir, mais il avait peine à soutenir son propre regard. Avait-il honte de ce qu’il était devenu ? Ou de ce qu’il avait fait ? Ou encore était-ce pour ces deux raisons réunies ? Il n’avait jamais rien pu oublier de cette fameuse journée qui avait changé sa vie. Elle était comme gravée au fer rouge dans sa mémoire.
Ce jour-là aurait pu être un jour comme les autres, il s’était couché très tard la veille et aurait aimé comme tous les matins rester un peu plus longtemps au lit, mais voila, c’était bien une chose impossible lorsque l’on était encore étudiant et que notre nature nous poussait à être sérieux, nous obligeant ainsi à aller en cours jour après jour. Il s’était réveillé un peu avant que son réveil ne sonne, savourant les dernières minutes qu’il lui restait avant de devoir se lever. Il avait péniblement repoussé ses draps, son nez encore enfouit dans l’oreiller et puis il avait fait glisser l’une de ses jambes hors du lit, jusqu’au sol. Son pied s’était enfoncé dans le tapis moelleux alors qu’il se redressait avec des gestes encore emplis de sommeil, des gestes lents, des gestes de regret. Quitter la chaleur du lit le matin était l’une des choses les plus pénibles de l’existence, du moins c’était ce qu’il pensait alors. Son deuxième pied rejoignit le premier et il se leva.
Il se dirigea vers sa garde-robe, prit d’abord un pantalon, puis il se saisit d’un pull, de chaussettes et d’un boxer. Il jeta le tout sur son lit pêle-mêle et s’y rassit afin de se vêtir. Il se releva ensuite et alla se brosser les dents, puis se peigner. Enfin prêt il mit ses chaussures, passa son manteau et quitta son domicile. Il lui restait vingt minutes pour arriver à l’heure, bien plus qu’il ne lui en fallait pour y arriver en vérité mais il devait passer chercher Julian. Julian qui n’était jamais à l’heure, Julian qu’il devait toujours presser, Julian qui habitait de l’autre côté des appartements en construction à dix minutes à peine de l’école normale.
Nathaniel avait monté les vingt-trois marches qui le séparait de l’appartement de son ami, avait sonné et avait constaté une fois de plus que Julian n’était pas prêt. Il lui avait ouvert, le pantalon à moitié enfilé, la chemise ouverte et les cheveux humides, en bataille… S’il n’avait pas été son meilleur ami, sans doute lui aurait-il sauté dessus sans autre forme de procès, mais là, il ne pouvait vraiment pas. On ne brisait pas dix ans d’amitié pour des hormones mal placées. Nathaniel l’avait comme chaque matin houspillé en lui disant qu’il était pire qu’une fille, qu’il aurait pu se lever plus tôt, ou tout simplement peut-être, réparer ce pauvre réveil qui gisait sur le sol depuis sa dernière rencontre avec le mur deux semaines auparavant. Et ils avaient fini comme tous les jours par une course folle pour arriver à l’heure. Heureusement, comme à chaque fois, Monsieur Maes avait un peu de retard et ils purent prendre place avant même que le professeur n’entre et ne dépose sa veste sur le dossier de sa chaise.
Les cours passèrent sans anicroche majeure, avec parfois tout de même une lenteur affligeante due à l’heure approchante de la sustentation. C’était l’une des plus longues journées de la semaine, une de celles qui ne terminaient qu’à dix-huit heures et quart. L’été cela n’aurait sans doute pas eu une aussi grande incidence mais l’hiver étant bien là, la nuit était déjà tombée quand Nathaniel dû passer par le petit bois afin de se rendre à ses cours du soir. Le jeune étudiant n’était pas un homme peureux, et bien que certains de ses amis n’osaient pas prendre ce chemin seuls la nuit, lui ne s’en souciait que peu. Le bois était toujours éclairé et il n’avait jamais fait de mauvaises rencontres, alors pourquoi cela aurait-il changé ? L’on pensait toujours que les mauvaises choses n’arrivaient qu’aux autres et lui n’y faisait pas exception. Il avait parcouru des centaines de fois cette route sans aucun problème… Et pourtant, ce soir, il avait de l’appréhension sans trop savoir pourquoi, comme une intuition mais il n’y prêta point attention.
Quand un bruit de branche craqua dans le sous-bois, Nathaniel sursauta, cherchant du regard la présence éventuelle d’un homme sans rien constater. Il se prit à sourire et se morigéna intérieurement sur les frayeurs qu’il s’inventait lui-même et qui, selon lui, n’avait aucune raison d’être. Il y avait toujours des bruits étranges dans une forêt et il ne servait à rien de s’inquiéter de la sorte.
« Je ne devrais vraiment pas les écouter, je suis vraiment stupide par moment »
Se murmura-t-il à lui-même d’une voix à peine audible en pensant à ses camarades de classe. Des volutes de vapeur s’élevèrent de sa bouche et il frissonna. Il commençait à faire vraiment froid et il avait l’impression qu’il se transformerait sur le champ en statue de glace s’il ne se dépêchait pas. Sans plus se préoccuper des bruits étranges de la petite forêt, Nathaniel pressa le pas pour se réchauffer, les yeux baissés vers le sol afin d’éviter les pièges du chemin qui n’était plus vraiment entretenu de manière régulière. Et c’est sans doute parce qu’il était plongé dans ses pensées qu’il ne perçut pas le mouvement rapide derrière lui… Nathan ressentit une douleur forte à son dos et tomba en avant, il sentit son bras amortir en partie le choc mais pas suffisamment cependant, sa tête frappa contre une pierre et se fut le trou noir.
Une douleur sourde, des bribes de voix, les yeux de Nathaniel papillotèrent un instant avant de s’ouvrir. Il se demandait bien où il était, à vrai dire il ne reconnaissait pas du tout l’endroit… Son dernier souvenir était le petit chemin à travers la forêt et voila qu’il se réveillait dans un endroit aux murs blancs où une odeur aseptisée flottait. Sa tête lui faisait mal et ses yeux mirent un certain temps avant de s’habituer à la luminosité du lieu. Peu à peu, il pu distinguer à son chevet un jeune homme d’une vingtaine d’année qui lui sourit et fit signe à une infirmière dans le couloir. Celle-ci approcha, et constatant son réveil, se mit à lui poser un tas de questions qu’il comprenait à peine. Nathan tenta de parler mais seul un gargouillement sourd sortit de sa bouche, on lui offrit alors un verre d’eau. La bouche un peu moins pâteuse, les idées à peine plus claires, il écouta l’infirmière lui expliquer qu’il avait été trouvé dans les bois par le jeune homme qui était à son chevet et qu’il avait vraisemblablement été agressé par un chien de grande taille. Elle lui apprit également l’étendue de ses blessures, à savoir des marques profondes de griffes dans le dos, des lacérations légères sur les bras et une morsure assez profonde au niveau de l’épaule droite. Elle lui expliqua enfin qu’il devrait rester quelques jours à l’hôpital en observation avant de pouvoir rentrer chez lui. Nathaniel soupira mais acquiesça avant de fermer les yeux épuisé et de s’endormir.
Deux jours passèrent et Nathan put quitter l’hôpital mais il souffrait toujours le martyre et il devait bien sûr continuer de remplacer son bandage deux fois par jour en se passant de la pommade. Mais dans l’ensemble, il allait bien. La vie scolaire reprit son cours normal et au bout de trois semaines à peine, il ne pensait déjà presque plus à cette histoire. Les policiers n’avaient pas retrouvé la trace du chien mais quelle importance ? Nathaniel faisait attention désormais à se déplacer avec une bombe paralysante en permanence au cas où il retomberait nez à nez avec l’animal en question mais sinon rien n’avait changé.
Un matin pourtant, un mois exactement après son agression, Nathaniel se réveilla le corps poisseux de sang. Pourtant, il ne sentait aucune blessure et lorsqu’il sortit de sa douche, il pu constater qu’il n’en portait d’ailleurs aucune trace. La preuve était donc faite que ce n’était pas dans son sang qu’il s’était réveillé. Mais alors à qui appartenait-il ? Que s’était-il donc passé durant son sommeil ? Sur son tapis il remarqua des traces de boue ainsi que des brindilles et des feuilles mortes mais rien de concret qui aurait pu le renseigner sur ce qu’il s’était passé durant la nuit. Profondément perturbé, il défit son lit et mit les draps dans la machine à laver, puis il nettoya les traces sur le sol. Nathan extrêmement fatigué, comme s’il n’avait pas dormit depuis des jours, partit alors pour l’école avec une bonne heure de retard.
En classe c’était le silence, les mines sombres. Nathaniel ne savait pas ce qu’il se passait mais les cours n’avaient pas encore commencé ce jour-là. Les gens parlaient peu, ou par petits groupes, l’ambiance était lourde et le jeune homme s’inquiétait. Il chercha son meilleur ami du regard mais ne le vit pas alors il osa poser la question :
« Tiens Julian n’est pas encore arrivé ? »
On le regarda étrangement, le regard éteint ou tout simplement blessé. Sa question dérangeait, perturbait peut-être. Après tout il était son meilleur ami n’est-ce pas ? Il aurait dû savoir, n’est-il pas ?
« Comment tu ne sais pas ? Il est mort… Assassiné dans son lit, il parait que c’était horrible… Son corps était méconnaissable, presque entièrement mutilé »
Nathaniel avait sentit le sang quitter son visage, puis une grande impression de froid. Il n’avait cessé de répéter une longue litanie de mots sans aucun sens où revenait souvent celui d’impossible. Il n’arrivait pas à le croire, ce n’était tout simplement pas vrai… Cela ne pouvait être vrai, cela n’avait aucun sens, Julian n’avait pas d’ennemi, Julian avait toujours été là, il ne pouvait disparaître comme cela, alors qu’il ne lui avait jamais rien dit sur son attirance pour lui et puis… Il avait tellement besoin de lui encore. Nathan quitta précipitamment les lieux, blanc comme un linge, et rentra chez lui. La journée se déroula alors comme sous un voile brumeux et il se coucha fort tôt ce soir-là.
Il se réveilla en sursaut vers minuit le cœur battant. Il avait fait un rêve, un cauchemar plutôt, un éclat de cheveux blonds sous la lumière d’une lune pleine, des mâchoires qui se refermaient sur une gorge tendre, ses mâchoires, la gorge de son meilleur ami et puis le craquement des os sous ses dents, une course, des brides de voix, une odeur de brûlé, son lit et puis plus rien.
Ce qu’il comprit alors l’horrifia profondément. Il venait de comprendre que c’était lui qui avait tué son meilleur ami la nuit dernière… Et puis, surtout, qu’il était devenu un loup garou…
Hier c’était la pleine Lune, hier c’était sa première transformation. Hier c’était il y a trois ans jour pour jour, hier c’était l’anniversaire de la mort de Julian et lui l’avait oublié.
Fin.